L’épistémologie
de Pierre Janet et le conventionnalisme
Laurent
FEDI
Reprinted from : Fedi, L. (2006). L'épistémologie de Pierre Janet et le conventionnalisme. Janetian Studies, Actes des conf. du 27 mai 2006, No Spécial 01, pp. 1-6.
Augmenté d’une annexe (2008) :
Notice
nécrologique de Gaston Milhaud rédigée par Pierre Janet et publiée dans
l’Annuaire de l’Ecole normale supérieure, Paris, 1919, pp.
56-60.
NdE : Je
n’avais pas eu accès à cette notice en préparant la conférence de 2006 dont le
texte est reproduit ci-dessus. Je remercie Rémy Guérinel de m’avoir communiqué
la copie de cette intéressante notice. Comme chacun peut le constater, ce
document tend à confirmer l’hypothèse d’un dialogue précoce et fécond entre
Janet et Milhaud sur des sujets d’épistémologie. Il constitue une pièce à verser
au dossier de l’apparition du conventionnalisme en France (L.
Fedi).
* *
*
En
collectant dans l’Automatisme
psychologique les allusions brèves et éparses au statut des hypothèses en
psychologie, je me suis trouvé en présence d’un résultat frappant : Janet
a énoncé de façon exacte ce qu’on appelle en épistémologie la thèse du conventionnalisme.
1. Le corpus des citations
Une hypothèse est
« une manière de se représenter les choses, une tentative pour réunir des
faits en apparence contradictoires et par conséquent inintelligibles » (AP1, 301).
« Une hypothèse doit être défendue de
deux manières, en montrant 1° qu’elle est utile, c’est-à-dire qu’elle réunit et
résume clairement certains faits ; 2° qu’elle est féconde, c’est-à-dire
qu’elle permet d’interpréter d’autres phénomènes nouveaux pour lesquels elle
n’avait pas été imaginée » (AP, 329).
« La grande
différence entre une étude expérimentale et une théorie philosophique, c’est
que la première n’a pas besoin de pousser les idées jusqu’à leurs plus
lointaines conséquences et qu’elle s’arrête au point où la base solide des
observations et de l’expérience paraît se dérober » (AP, 330).
Janet s’interdit de
dire « comment sont les choses dans leur réalité absolue » : la
science appartient au domaine des vérités relatives, les hypothèses
scientifiques « n’ont d’autre but que de réunir dans une même conception
un très grand nombre de faits qui, isolés, ne pourraient être ni retenus ni
compris » (AP, 345).
Le
but des hypothèses est de représenter les faits de manière utile et économique
(AP, 345-346).
Ces
« conjectures vraisemblables » que sont les hypothèses sont
« une manière simple de résumer, de synthétiser les phénomènes […]
décrits » (AP 455).
L’affirmation
du caractère relatif des vérités scientifiques (la science ne prétend pas
saisir la réalité absolue) exprime simplement la position standard des savants
depuis Auguste Comte et Claude Bernard. En revanche, l’insistance sur le fait
qu’une hypothèse n’est 1° qu’une « conjecture vraisemblable », 2°
qu’un « résumé » ou une « représentation » de faits
expérimentaux, et non une explication du réel, et 3° que sa valeur réside dans
son utilité et son pouvoir d’économie, rappelle - jusque dans le choix des
termes - la thèse conventionnaliste et plus spécialement la version qu’en donne
le physicien Pierre Duhem (1861-1916).
2. La thèse conventionnaliste
La thèse
générale du conventionnalisme énonce que pour la construction de la physique,
on doit poser des conventions qui relèvent de notre libre choix. Le choix de
ces conventions n’est pas arbitraire, il obéit à des principes méthodiques
parmi lesquels figure le principe de simplicité2.
Le
conventionnalisme se présente selon deux versions, incarnées respectivement par
Poincaré et Duhem, dont je retiendrai ici les seuls éléments épistémologiques
intéressant directement le rapprochement qui m’occupe3.
- Henri
Poincaré
soutient que le but des théories mathématiques est non pas de « révéler la
véritable nature des choses » mais de « coordonner » les lois
physiques que, sans les mathématiques, nous ne pourrions même pas énoncer4.
Mais surtout Poincaré pense que nous n’avons pas à nous demander si les
principes de la mécanique sont vrais, car ils sont simplement commodes. Ces
principes ont un caractère conventionnel au même titre que les axiomes de la
géométrie. Ainsi, plusieurs théories peuvent être également plausibles, mais
l’une sera choisie pour sa commodité ; « le fait scientifique n’est
que le fait brut traduit dans un langage commode »5. On a
appelé cette position le « commodisme ».
- Pierre Duhem se démarque de Poincaré en relativisant le critère de commodité.
Plusieurs théories peuvent être également plausibles, cela ne veut pas dire
qu’il n’y en ait aucune qui soit la meilleure selon quelques critères de base.
Pour le reste, il pense qu’une théorie physique n’est pas l’explication des
causes d’un phénomène, mais une représentation abstraite et économique des lois
expérimentales d’un champ particulier de phénomènes. Ce qu’il exprime de la
façon suivante. Une théorie physique est la traduction symbolique en langage
mathématique de lois expérimentales6, son rôle est purement
« symbolique »7 et elle n’a qu’une valeur approchée,
jamais parfaitement exacte8. Ou encore une théorie physique est
« une représentation systématique d’un ensemble de lois
expérimentales »9 dont le but est de « classer les
lois » non de « dévoiler les causes »10, « de
relier entre elles, de classer les connaissances acquises par la méthode
expérimentale »11, « de soulager la mémoire et de l’aider
à retenir plus aisément la multitude des lois expérimentales »12.
Ainsi, la théorie physique est un aide mémoire et « ne nous enseigne
absolument rien sur la raison d’être de ces lois et sur la nature des
phénomènes qu’elles régissent »13. Comment une théorie se
construit-elle ? « Une expérience de physique est l’observation
précise d’un groupe de phénomènes, accompagnée de l’interprétation de ces phénomènes ;
cette interprétation substitue aux données concrètes réellement recueillies par
l’observation, des représentations abstraites et symboliques qui leur
correspondent en vertu des théories physiques admises par l’observateur »14.
Duhem insiste sur l’écart entre le symbole et la chose mathématisée : la
théorie physique « est une construction artificielle, fabriquée au moyen
de grandeurs mathématiques […] La relation de ces grandeurs avec les notions
abstraites jaillies de l’expérience est simplement celle que les signes ont
avec les choses signifiées »15. Ce rapport du signe à la chose
signifiée revient à dire que les éléments de la théorie sont des conventions.
Certes, Janet et
Duhem ne parlent pas tout à fait des mêmes choses. Janet parle des hypothèses
et Duhem des théories. Mais si l’on admet que
la théorie est, notamment pour Janet, un ensemble d’hypothèses validées par le
contrôle expérimental et rien de plus, cette différence est réductible et
négligeable. Disons même, plus exactement, que l’hypothèse (selon Janet) est
aux faits ce que la théorie (chez Duhem) est aux lois. D’autre part, Duhem
définit une théorie physique, et l’écart entre la chose physique et le langage
mathématique compte pour beaucoup dans la thèse conventionnaliste, tandis que
Janet s’attache à la psychologie, dont on sait que les théories ne sont pas
mathématiques. Mais là encore cette différence est loin d’être essentielle, car
Janet considère lui-même que la théorie scientifique n’est pas un
enregistrement, mais une construction qui passe par des énoncés. Restent les
affinités, qui sont ici stupéfiantes.
3. La circulation des idées
Aucun des textes
cités de Duhem et de Poincaré n’est antérieur à l’Automatisme psychologique. Poincaré et Duhem avaient écrit des
articles scientifiques auparavant, mais sans donner la clef du
conventionnalisme et sans formuler de façon aussi nette la thèse des
conventions et de l’aide-mémoire16. Par ailleurs je n’ai trouvé
aucune trace d’une lecture de Janet par Duhem. La recherche peut alors
s’orienter dans deux directions :
a) D’abord les
sources du conventionnalisme.
Sans parler des
inspirateurs de l’épistémologie scientifique moderne (Bacon, Descartes, Newton,
les Encyclopédistes, Claude Bernard, etc.), Janet connaissait les antécédents
philosophiques du conventionnalisme : Comte, Cournot, Boutroux.
Décrivant
la démarche de l’astronome, qui détermine les orbites planétaires en procédant
par approximations successives, Auguste Comte est amené à faire la réflexion
suivante : « L’astronomie moderne, en détruisant sans retour les
hypothèses primitives, envisagées comme lois réelles du monde, a soigneusement
maintenu leur valeur positive et permanente, la propriété de représenter
commodément les phénomènes quand il s’agit d’une première ébauche. Nos
ressources à cet égard sont même bien plus étendues précisément à cause que
nous ne nous faisons aucune illusion sur la réalité des hypothèses ; ce
qui nous permet d’employer sans scrupule, en chaque cas, celle que nous jugeons
la plus avantageuse »17.
Augustin
Cournot considère qu’une loi scientifique rend raison de la variété et de la
multiplicité des apparences par une « coordination » régulière (mot qu’on
retrouve chez Poincaré). Le caractère non arbitraire de la loi est garanti par
sa simplicité, par l’improbabilité d’une coïncidence fortuite (Janet parle
sinon de probabilité18, du moins de « conjecture
vraisemblable »). La science manifeste une propriété générale de la raison
qui est la référence à l’idée de l’ordre et de la raison des choses,
elles-mêmes identifiées. La raison rejette tout élément introduisant dans une
théorie contradiction ou incohérence, elle admet au contraire une coordination régulière.
Ainsi l’explication des choses est d’autant plus satisfaisante « que
l’ordre dans lequel nous sommes parvenus à les ranger nous semble mieux
satisfaire aux conditions de simplicité, d’unité et d’harmonie qui, selon notre
raison constituent la perfection de l’ordre »19.
Emile
Boutroux (1845-1921) enseigne que « la science est née le jour où l’homme
a conçu l’existence de causes et d’effets naturels, c’est-à-dire de rapports
invariables entre les choses données »20. L’objet de la science
est donc une forme abstraite, extérieure à la nature intime de l’être, et
symbolique. Echappe en particulier à la science et au principe de causalité, ce
qui relève de la « qualité » et de l’individualité du concret. Les
lois naturelles sont l’image artificielle « d’un modèle vivant et mobile par essence »21.
b)
Ensuite les coïncidences biographiques.
L’un
des interlocuteurs de Duhem fut Gaston Milhaud (1858-1918), normalien,
mathématicien et historien des sciences. Milhaud fut le condisciple de Janet à
Normale et son collègue au Havre. Ils partageaient la même maison en Normandie
et l’on peut imaginer de fructueuses conversations sur ces sujets entre le
philosophe (qui dispensait des cours sur l’explication scientifique
conformément au programme officiel), et le mathématicien initié à la pensée de
Boutroux grâce aux conseils avertis de Janet. Boutroux, qui fut le maître de
Janet à Normale et membre de son jury de thèse était le beau-frère de Poincaré,
avec qui il partageait un certain nombre d’idées philosophiques.
Dès son premier livre, Milhaud
semble imprégné des idées d’Emile Boutroux. Ainsi cette phrase est-elle un
décalque de la citation de Boutroux mentionnée ci-dessus : « [La
science] est née du jour où, en énonçant le lien le plus simple qui pût le frapper
entre deux événements quelconques, l’esprit humain a cherché à saisir ainsi,
sous leur apparence variable quelque chose de constant »22.
Comme le « spiritualiste » Emile Boutroux, Milhaud estime que la
science témoigne de la création de l’esprit et qu’elle est en ce sens relative,
contingente et éventuellement particulière en attendant son unification
historique. Les hypothèses relèvent du langage et ne sont ni vraies ni fausses,
ce sont des outils interprétatifs, justifiés par la commodité du langage.
Milhaud rejoint ainsi le « commodisme » de Poincaré.
Ce
réseau intellectuel reste en partie à explorer. Il y a là un filon très riche
concernant la naissance en France des idées conventionnalistes. On y voit,
entre autres choses, s’esquisser les liens possibles entre conventionnalisme et
spiritualisme, attestés par le cas de Milhaud notamment. Janet,
Milhaud, Bergson, sont affiliés à la tradition spiritualiste qui débute en
France avec Maine de Biran, se poursuit avec Ravaisson, Lachelier et Boutroux et
se prolonge au XXe siècle avec Edouard Le Roy et Léon Brunschvicg23.
Ce courant peut se définir par ces deux affirmations : 1° il est
impossible d’expliquer le supérieur par l’inférieur ; 2° une partie de la
réalité échappe à la science (à la quantification notamment) du fait que le
réel concret est hétérogène, mouvant, qualitatif et singulier. Ces affirmations
peuvent déboucher soit sur une valorisation de la philosophie par rapport à la
science (chez Boutroux par exemple), soit sur l’apologie de la créativité de
l’esprit humain (chez Brunschvicg par exemple). Il faut noter par ailleurs
l’importance de la question religieuse à l’arrière-plan. Pour les
spiritualistes, il n’y a pas d’opposition entre raison et foi, science et
religion, mais il ne doit pas non plus exister de confusion. Ainsi, la
philosophie, construite par et sur la raison, n’est pas d’essence religieuse,
mais s’oriente vers le problème du religieux sans y pénétrer. En d’autres
termes, on dira que dans cette période de tensions entre l’Eglise et l’Etat,
l’horizon de la philosophie spiritualiste tend vers les questions religieuses,
dont la métaphysique est le seuil.
4. Une épistémologie pour la
psychologie
Cette
découverte pour l’histoire de l’épistémologie française devrait nous amener à
nous interroger sur l’épistémologie interne de la psychologie avant les années
1890. Il faut rappeler que la psychologie scientifique ne fait encore
qu’émerger du domaine de la philosophie, et que la théorisation n’est pas
toujours accompagnée, en sciences humaines comme en physique, d’une définition
explicite des outils. Néanmoins, on doit rappeler que l’empirisme du XIXe
siècle incitait souvent à prendre les théories pour des reflets de la réalité
ou pour des assemblages de données expérimentales sans médiation. Le scientisme
ambiant pouvait véhiculer l’idée d’une saisie directe du monde par la science
et l’espoir d’une solution définitive aux malheurs de l’humanité grâce au
progrès scientifique et technologique. Enfin, le réductionniste était une
attitude courante en science. Janet s’y oppose notamment lorsqu’il refuse de
considérer les phénomènes psychologiques comme des effets purs et simples de
phénomènes physiologiques.
Outre
l’intérêt historique de cette découverte, il faut prendre conscience de ce que
signifie le conventionnalisme appliqué à cette science humaine naissante qu’est
la psychologie. A titre d’exercice philosophique, on pourrait essayer de
transposer à la psychologie ces commentaires de Duhem : « Lorsque
Képler, écrit-il, multipliait ses tentatives pour rendre compte des mouvements
des astres à l’aide des propriétés des cours d’eau ou des aimants, lorsque
Galilée cherchait à accorder la course des projectiles avec le mouvement de la
Terre ou à tirer de ce dernier mouvement l’explication des marées […] la vérité
qu’ils introduisaient peu à peu dans la science, c’est qu’une même Dynamique
doit, en un ensemble unique de formules mathématiques, représenter les
mouvements des astres, les oscillations de l’Océan, la chute des
graves […] En dépit de Képler et de Galilée, nous croyons aujourd’hui avec
Osiander et Bellarmin, que les hypothèses de la physique ne sont que des
artifices mathématiques destinés à sauver les phénomènes ; mais grâce à
Képler et à Galilée, nous leur demandons de sauver à la fois tous les
phénomènes »24.
Il me semble que l’Automatisme psychologique illustre bien, méthodologiquement, cette pratique de
la science : « sauver les phénomènes », coordonner des faits en
apparence disparates (somnambulisme, hypnose, catalepsie, distraction,
prophétisme, coup de foudre amoureux etc.), leur donner une cohérence, de sorte
que la théorie de l’automatisme est un ensemble coordonné ou un tableau
synoptique des phénomènes du sujet (normaux et pathologiques). Le modèle des
sciences de la nature – qui distingue la psychologie dynamique de
l’herméneutique freudienne - ne conduit pas Janet à épouser naïvement une
explication scientifique mécaniste (de type : expliquer le phénomène B =
trouver le phénomène A tel que « A entraîne B »). Son usage est plus
raffiné, puisqu’il consiste à représenter un ensemble de phénomènes (le plus
vaste possible) de telle sorte qu’on puisse rendre compte de chaque phénomènes,
normal ou pathologique, dans ses caractéristiques propres, par la coordination
des faits au sein desquels il trouve sa place au terme du travail scientifique
(qui suppose l’observation, l’analyse, la description, la classification, etc.)
Il est remarquable, enfin, que
Janet accepte au moins tacitement une potentielle pluralité des théories (il présente
toute hypothèse de son cru comme une « conjecture
vraisemblable » !). En poussant la comparaison épistémologique avec
la psychanalyse, on aboutirait certainement à une vision éclairante des
différences de fond qui séparent Janet de Freud.
NOTES ET REFERENCES
1 Automatisme psychologique [1889], éd.
Société P. J., 1973. Abréviation : AP.
2 Voir la
définition qu’en donne Carnap en 1923 dans « Uber die Aufgabe der Physik
und die Anwendung des Grundsatzes der Einfachsheit », Kant-Studien, t. 28, p. 90-107.
3 Pour un
commentaire approfondi on lira Anastasios Brenner, Les origines françaises de la philosophie des sciences, Paris, PUF,
2003.
4
Poincaré, Leçons sur la théorie mathématique de la lumière, Préface, G. Carré, 1889.
5
Poincaré, La valeur de la science,
Paris, Flammarion, p. 161.
6 Duhem, Prémices philosophiques, 1987, p. 8
[1892].
7 Ibid., p. 26 [1892].
8 Ibid., p. 11 [1892].
9 Ibid., p. 33 [1892].
10 Ibid., p. 24 [1892].
11 Ibid., p. 37 [1892].
12 Ibid., p. 2 [1892].
13 Ibid., p. 94 [1893].
14 Ibid., p. 150 [1894] .
15 Duhem, La théorie physique, P. Brouzeng (ed),
Vrin 1981 [1906], p. 420.
16 Certes,
je passe sous silence les savants qui auraient pu occasionnellement émettre des
opinions pré-conventionnalistes, comme par exemple Bouty qui écrit en
1877 : « Pour conserver à leur science la rigueur qu’elle emprunte à
l’usage des méthodes analytiques, les mécaniciens ont dû substituer aux corps
réels, des êtres imaginaires : le solide rigide, le fluide parfait, créés
par des définitions […] Comme d’ailleurs la force n’est là qu’un représentant
analytique d’un fait expérimental, le mouvement » (cité par Jean-Claude
Pont, « Aux sources du conventionnalisme », dans Les savants et l’épistémologie vers la fin du XIXe siècle, sous la
dir. De M. Panza et J.-C. Pont, Blanchard, 1995, p. 132).
17 Comte, Cours de philosophie positive, 23e
leçon, éd. Hermann, t. I, p. 372.
18 Cournot,
Essai sur le fondement de nos
connaissances, § 399. La probabilité
qui est la pierre de touche de nos connaissances, et que Cournot appelle
probabilité philosophique pour la distinguer de la probabilité mathématique,
repose elle-même sur l’idée de l’ordre et de la raison des choses : c’est
une application de la raison au second degré, qui porte non plus sur les faits
méthodiquement observés, mais sur les lois elles-mêmes et notre système de
connaissances. Cournot assimile plus ou moins nettement la stratégie
probabiliste à l’induction et à l’analogie et reproche à la tradition
philosophique, de Platon à Kant, d’avoir négligé sa valeur rationnelle.
19 Cournot,
Essai…, § 396. On peut compléter ce qui précède par deux remarques. Premièrement,
Cournot affirme qu’une loi scientifique n’est « qu’une induction
probable » et que « l’hypothèse contraire n’est pas
rigoureusement démontrée impossible » (ibid,
§ 399). D’autre part, il souligne que la valeur explicative des théories ou
notions scientifiques n’est jamais absolue. En effet les systèmes que nous
étudions font partie de système plus généraux dont nous n’atteignons jamais le
dernier terme. Nos connaissances sont donc des approximations asymptotiques (ibid,
§ 401)
20
Boutroux, De la contingence des lois de
la nature, Germer Baillière, 1874, p. 25.
21 Ibid., p. 192-193.
22 Milhaud,
Leçons sur les origines de la science
grecque, Alcan, 1893, p. 12
23 Je mets
de côté le spiritualisme de Victor Cousin et de ses disciples (comme Paul
Janet), parce qu’il consiste dans une version académique et institutionnelle
moins ouverte au fait scientifique qu’à un compromis politique entre l’Eglise,
l’Etat et l’institution universitaire.
24 Sozein ta painomena [1908], Vrin, 1990,
p. 140.
Notice
Notice
ANNEXE :
Notice nécrologique de Gaston Milhaud rédigée par Pierre Janet et
publiée dans l’Annuaire de l’Ecole normale supérieure, Paris, 1919, pp.
56-60.
Gaston Milhaud, né à Nîmes le 10
août 1858, mort à Paris le 1er octobre 1918. - Promotion de 1878.
La mort de Milhaud m’a causé un
profond chagrin et je suis heureux de pouvoir rappeler dans cette brève notice
toute la valeur, l’intelligence, la bonté de l’ami que nous avons perdu.
Gaston
Milhaud naquit à Nîmes le
10 août 1858 et il y fit toutes ses études. Admis à
l’Ecole normale et à
l’Ecole polytechnique, en 1878, il opta pour l’Ecole
normale et se consacra
particulièrement à l’étude des
mathématiques. Agrégé de mathématiques en
1881,
il ne tarda pas à être nommé professeur de
mathématiques spéciales au lycée du
Havre où il a enseigné pendant dix ans avec un
succès considérable. C’est là
que j’avais retrouvé ce camarade que j’avais
déjà connu et apprécié à
l’Ecole,
c’est là que nous avons continué ensemble des
études et des discussions qui ont
eu une grande influence sur notre carrière à tous deux.
Elève de la section des
lettres et professeur de philosophie, je sentais la
nécessité d’une éducation
scientifique plus avancée pour les recherches philosophiques et
j’exprimais
souvent le regret de mon ignorance en mathématiques. Avec sa
complaisance
inépuisable, Milhaud s’offrit généreusement
pour compléter un peu mon
instruction et pour me faire faire la classe de mathématiques
spéciales qui me
manquait. Ce fut le début de charmantes réunions chez
l’un ou chez l’autre, et
d’interminables discussions sur les principes des
mathématiques. Je crains
bien, hélas ! d’avoir été un
élève fort médiocre et d’avoir acquis peu
d’instruction mathématique ; Milhaud sut tirer un
meilleur parti des
études qu’il faisait pour essayer de
m’éclairer et prit goût à ces recherches
sur la philosophie des sciences.
C’est à propos de ces discussions
qu’il entreprit avec M. Giraud, professeur d’allemand au lycée du Havre, la
traduction du livre de Du Bois Reymond sur «
Quand il fut professeur de
mathématiques spéciales au lycée de Montpellier, il continua à diriger ses
études du côté de la logique mathématique et de la philosophie des sciences. Il
fit à ce propos des conférences sous forme de cours libres aux étudiants des
facultés des lettres et des sciences de Montpellier. Ces conférences ont été
réunies dans un volume publié en 1893 sous le titre de « Leçons sur les
origines de la science grecque ». Dans l’introduction, Milhaud disait avec
cette modestie qui l’a toujours caractérisé : « Je n’apporte aucun
document inédit pouvant servir à l’histoire de la science et je prie le lecteur
de ne pas chercher ici le travail d’un érudit, mais seulement les leçons d’un
professeur qui a voulu faire œuvre utile et dont la seule prétention est d’être
toujours sincère ». Dans ce livre il insiste sur l’intérêt et sur
l’importance de l’histoire des sciences, « cette étude de toutes les
démarches et de tous les tâtonnements d’où est sortie la science
actuelle ». Après une étude sur la nature de l’explication scientifique,
il examine l’influence de l’Orient et de l’Egypte dans le développement de la
science grecque, l’œuvre des premiers mathématiciens, le progrès de la physique
générale de Thalès à Démocrite.
« L’histoire des sciences,
disait Milhaud, est inséparable de vues philosophiques qui, sous les faits
précis qui se succèdent, essayent de dégager et d’apprécier l’œuvre progressive
et continue qui s’accomplit. » Le professeur de mathématiques était de
plus en plus séduit par la philosophie et il présentait en 1894 à la faculté
des Lettres de Paris une thèse de doctorat sur « les conditions et les
limites de la certitude logique ». Il cherchait à montrer dans cette thèse
que « la contradiction logique, par les conditions qu’elle exige pour se
reconnaître, n’autorise aucune affirmation en dehors des faits particuliers
directement observés » et il voulait dénoncer « l’illusion de ceux
qui apportent au nom du principe de contradiction la solution définitive de
problèmes dont la portée dépasse le domaine de l’expérience ». Il
insistait surtout sur la distinction fondamentale à ses yeux « de ce qui
est donné et de ce qui est construit dans les éléments de la pensée ». Ce
livre contient toute une étude sur les conditions, le rôle et la portée de la
démonstration dans les sciences mathématiques et physiques.
Une fois docteur en philosophie,
Milhaud quitta la chaire de mathématiques du lycée pour devenir d’abord
suppléant, puis titulaire de la chaire de philosophie de la faculté de Montpellier,
en 1895. Parmi les cours qu’il a professés à Montpellier je rappellerai ses
leçons sur « La science positive comme base de la philosophie de la
connaissance », ses « Etudes historiques et critiques de la géométrie
grecque », ses travaux sur « Aristote », sur « Auguste
Comte » et sur l’« Ecole d’Hippocrate ». Une partie de ses cours
ont été publiés dans ses livres sur « Le rationnel », 1898, sur
« Les philosophes géomètres de
Il faut signaler la tentative que
fit Milhaud pendant son séjour à Montpellier pour rapprocher l’enseignement
philosophique des enseignements donnés dans les facultés des sciences, de
médecine et de droit. La séparation radicale que l’Université tolère entre les
facultés l’irritait. Lui-même avait montré ce que l’esprit mathématique peut
apporter à l’esprit philosophique. Il rêvait d’instituer entre spécialistes des
sciences et de la philosophie un échange d’idées permanent dont tout le monde
bénéficierait. Il demanda leur concours à plusieurs professeurs des facultés
voisines et il organisa toute une série de conférences à la faculté des Lettres :
on en retrouverait le programme dans
Milhaud avait été proposé pour une
chaire de l’histoire des sciences au Collège de France et peu après il était
nommé en mars 1909 professeur à la faculté des Lettres de Paris dans la chaire
« d’histoire de la philosophie dans ses rapports avec les sciences »
et il commençait son premier cours sur « La pensée mathématique et son
rôle dans l’histoire des idées de Thalès à Euclide ». Il étudia ensuite
« La philosophie de Cournot, l’idée de la science » et il consacra
les dernières années à « l’étude de Descartes considéré comme
savant ».
Les
livres les plus importants qui
ont résumé ces derniers enseignements ont
été l’étude sur « la
pensée
scientifique chez les Grecs et chez les modernes », 1906, et
« les
nouvelles études sur l’histoire de la pensée
scientifique », 1911 ;
ces deux derniers ouvrages ont été couronnés par
l’Académie française. Ce n’est
pas le lieu d’analyser ces travaux d’histoire et de
philosophie
scientifique ; il nous suffira de citer à ce propos la
conclusion du
rapport que M. Boutroux se proposait de lire à
l’Académie des sciences morales
le 15 juin 1918, au nom de la section de philosophie qui plaçait
Milhaud en
première ligne parmi les candidats au siège de M Th.
Ribot. « Par la
solidité et l’originalité des résultats
qu’il a obtenus, tant dans le domaine
théorique que dans le domaine historique, sur une question
vitale entre toutes,
celle des rapports de la philosophie et des sciences, de la certitude
et de la
vérité, ce consciencieux, modeste et
pénétrant chercheur, a, d’une manière
durable, bien mérité des sciences et de la
philosophie ».
Ce que je veux surtout rappeler ce
sont les sentiments que Milhaud inspirait à ses élèves. Voici comment s’exprime
un de ses élèves de Montpellier : « Il exerçait sur ses étudiants une
action dont nous ne sentions pas immédiatement la valeur, tant elle était
discrète et respectueuse d’autrui, mais peu à peu nous étions gagnés. M.
Milhaud se montrait vis-à-vis des opinions des autres d’une tolérance, d’une
indulgence qui étonnaient tout d’abord, mais nous ne tardions pas à découvrir
en lui l’apôtre de la vérité, le défenseur passionné de la raison vivante et
créatrice… A Montpellier, pas d’amphithéâtre, ni de chaire solennelle, mais une
petite chambre où M. Milhaud nous donnait l’impression de nous recevoir. On se
poussait autour d’une table et l’on déchiffrait Platon, Descartes ou
Cournot. Il créait autour de lui une
telle atmosphère de bienveillance que les plus timides osaient interroger ou
soumettre une opinion. De véritables conversations philosophiques
s’instituaient qui se prolongeaient dans la rue, parfois même jusqu’à cet
« Enclos Laffoux » qui est presque célèbre dans l’Université. Si sur
un point la clarté n’était pas faite, il nous arrivait de recevoir de M.
Milhaud une lettre qui précisait ou rectifiait tel jugement ou bien encore nous
étions invités à l’Enclos et la discussion reprenait dans un joli jardin dont
il cultivait les roses avec amour. »
Les étudiants de
« Le caractère le plus
admirable de son enseignement était la souplesse. Il manifestait dans son
moindre cours une activité joyeuse et une curiosité toujours en éveil qui nous
donnait matière à réflexion, nous qui croyions facilement avoir des certitudes
et être blasés sur les recherches nouvelles. Il n’était jamais content de
lui-même et se confessait avec une franchise et presque une humilité qui nous
imposait le respect.
« Il
était surtout peut-être
un admirable professeur lorsqu’il corrigeait les explications,
leçons ou
exposés de ses élèves. Pendant que
l’élève parlait il n’avait pas
d’auditeur
plus attentif, plus patient et plus réagissant que M. Milhaud.
Lorsqu’un
passage lui plaisait, ses yeux brillaient et il faisait de grands
signes de
tête d’encouragement. La leçon finie, il entamait la
critique avec cette
affabilité, cette délicatesse qui était presque
gênante pour nous ; il
avait un extraordinaire talent pour mettre de l’ordre dans
l’exposé confus de
l’élève et pour en extraire les idées neuves
et pénétrantes auxquelles nous
n’avions certes pas songé. Il prétendait
d’ailleurs nous en donner l’honneur et
discutait avec une égale bienveillance tous les arguments
parfois absurdes que
nous lui soumettions. C’était avant tout, à la
façon de Socrate, un accoucheur
d’âmes. »
« Ce qui nous a frappés tout
d’abord, disait encore un de ses élèves, c’est l’amitié qu’il nous
témoignait ; avec quelle bonté il encourageait les timides, les forçant en
quelque sorte dans leur retraite, les obligeant à prendre part aux travaux et,
s’il les jugeait capables de réussir, leur inspirant la confiance qui leur
manquait. Je connais des hommes qui lui doivent de n’avoir pas succombé au
découragement à certaines heures décisives. Il avait une puissance de sympathie
intense et rare et il en souffrait jusqu’à la maladie car il partageait, en les
sentant réellement lui-même, toutes les souffrances et toutes les misères,
celles de ces dernières années ont été trop fortes pour lui ». Ces
témoignages pourraient être confirmés par bien des personnes qu’il a
généreusement aidées et secourues, par tous ses nombreux amis, qui ont toujours
senti sa bonté, son dévouement et sa fidélité.
A tous ces témoignages je ne
voudrais ajouter qu’un mot : cet esprit si souple et si étendu, ce cœur si
impressionnable et si vibrant s’associait à une surprenante énergie de la
volonté. Tous ceux qui l’ont connu ont remarqué la décision rapide qu’il
apportait dans tous les problèmes importants et la fermeté avec laquelle il
soutenait son opinion tant qu’on ne lui en avait pas clairement démontré
l’inexactitude. Au milieu des difficultés d’une existence souvent pénible il a
toujours conservé une remarquable fermeté et, il faut le noter également, un
remarquable optimisme. Toujours gai et souriant, il ne voulait jamais attrister
les autres par le spectacle de sa propre peine, mais il savait les réconforter
par sa confiance dans l’avenir. Milhaud nous paraît un remarquable exemple d’un
fait psychologique trop souvent méconnu, il nous montre une fois de plus la
différence qui existe entre la force proprement dite et l’énergie ou la tension
de l’esprit. Quoiqu’il fût faible, souvent malade et souffrant, il a toujours
montré une remarquable grandeur d’âme.
Comment exprimer à sa famille, à ses enfants, à sa pauvre femme, la compagne de ses travaux, de ses joies et de ses souffrances, notre respectueuse sympathie, si ce n’est en lui montrant combien nous comprenons la valeur de celui qu’elle a perdu ».
PIERRE JANET
PIERRE JANET
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