DISSONANCE COGNITIVE ET LANGAGE INCONSISTANT DE PIERRE JANET
: RAPPROCHEMENT
Un commentaire critique de
« Psychologie, Morale, Culture », de Manuel Tostain (PUG, 1999).
I.
Saillot, PhD.
Institut Pierre Janet, Organisation
Associée de la Société Française de Psychologie
23 rue de La Rochefoucauld – 75009
Paris, France
http://pierre-janet.com
tél (secrétar.) : + 33 (0)1 49 70 88 58 – fax : + 33 (0)1 42 81 11 17
e-mail: institut@pierre-janet.com
Décembre 2006
* * *
* * *
Ce livre – très agréable à lire – est une excellente contribution à la vulgarisation éclairée en « psychologie morale », domaine encore trop peu exploré en France et en Europe comme le rappelle d’emblée l’auteur, actuellement étudié principalement, outre Atlantique, par les spécialités cognitive et sociale de la recherche en psychologie. Sans le moindre jargon technique, à des fins explicites et efficaces de pédagogie envers le grand public, Manuel Tostain propose ici avec succès un panorama vivant et détaillé des principales orientations depuis Piaget, qui par ses géniales investigations et son modèle fondateur, peut être considéré l'initiateur des recherches contemporaines en matière de psychologie morale.
Après une intéressante présentation des ancêtres Hume et Kant, la première série d'études présentée dans ce livre relève de la psychologie cognitive, qui analyse les raisonnements moraux (idées et jugements) des sujets. L'approche piagétienne, c'est à dire cognitive, a été fondée par le psychologue genevois en rupture avec l'approche « dynamique » l'ayant précédée, laquelle portait principalement sur le rapport entre les actions et les paroles (idées, raisonnements) du sujet (Tostain ne rappelle toutefois pas cet important point d'histoire). En ce qui concerne l'analyse des jugements spécifiquement moraux, Piaget n'étudie pas d'actions réelles de ses sujets : tandis que dans le domaine cognitif il les mettait systématiquement à agir (avec ses célèbres « tâches piagétiennes »), dans le domaine moral sa démarche consiste à les interroger directement ou à leur faire commenter verbalement des historiettes à contenu moral (« C'est quoi, un mensonge ? », « Pourquoi il ne faut pas tricher à l'école ? » ou bien « Juliette a volé des bonbons à sa maman – qu'en penses-tu ? »). L’interprétation des réponses à ces scénarios lui permet alors de construire toute une hiérarchie de « tendances morales » s'appuyant sur ses fameux stades cognitifs. La morale de Piaget est fondée sur la rationalité, elle est une éthique de la justice conçue comme logique impartiale et universelle. Kohlberg va reprendre ce modèle, systématiser son aspect cognitif et y développer l'importante distinction entre convention et morale. C'est sous cette forme augmentée que la nouvelle hiérarchie piagétienne va connaître une très large diffusion dans la recherche, restant selon Tostain, jusqu'à nos jours encore la principale référence. De ce fait, elle va alors subir d'incessantes critiques (l’essence de la recherche, et le meilleur hommage à un chercheur) jusqu'aux années 1990, où « l'approche psychosociale » constituera cette fois – d'après l'auteur – une rupture majeure.
D'abord dès les années 1970, des critiques expérimentales invalident la séquence d'apparition des stades moraux du modèle de Piaget et Kohlberg : Turiel montre que chez l'enfant les stades conventionnel et moral apparaissent simultanément et non pas successivement. Les recherches ultérieures confirment que « l'évolution de l'individu se caractérise, non pas par la succession de phases morales assez bien unifiées, mais par l'émergence d'une pluralité de morales » (p. 87). Ensuite la notion de stades elle-même se voit abandonnée (bien après l'invalidation biologique de son évolutionnisme spencéro-haeckélien d'origine, auquel toutes les sciences humaines avaient succombé, y compris Pierre Janet) : « Les résultats de différentes recherches ne corroborent pas cette idée d'une unicité de chaque phase morale » (p. 80). En effet, d'une part des enfants du même âge adoptent de nombreuses morales différentes, d'autre part, ce qui est plus essentiel encore, la variabilité des morales est même intra-individuelle : « en fonction des moments, des situations, les individus ne réagissent pas de la même façon, et n'ont donc pas le même niveau moral » (p. 128). Finalement, les critiques remettent en question, dans la hiérarchie de Piaget et Kohlberg, l'idée que la conduite morale soit entièrement fondée sur la rationalité, ce qui occultait un pan de la question : Turiel introduit le premier l'affectivité – ici, l'intuition – dans ce domaine de recherche, et des auteurs ultérieurs, comme Kagan dans les années 80 ou Tostain plus récemment, insistent sur l'importance de déterminations affectives, par exemple plaisir et peine, honte, culpabilité, dans la genèse de la morale chez l'enfant, mais aussi dans les jugements moraux des adultes.
Dans les années 80, après les invalidations expérimentales, les critiques vont se faire plus fondamentales, et porteront maintenant sur la nature même de la morale telle que l'envisageaient Piaget et Kohlberg, à savoir une éthique de la justice : Gilligan montre que ces auteurs ont négligé la dépendance communautaire des individus. En effet, de Piaget à Turiel, l'individu moral est censé être parfaitement autonome dans ses décisions : la morale est individualiste, d'aucuns diront même « libérale », calquée sur l'idéologie de nos sociétés occidentales. Cette survalorisation de l'autonomie explique que les enfants, les femmes, les classes laborieuses et les sociétés traditionnelles obtiennent des scores biaisés de « basse moralité » sur les échelles de Piaget et Kohlberg. Gilligan ouvre alors la première alternative à l'éthique de la justice, « la morale de la sollicitude », une éthique interpersonnelle valorisant les conduites d'aide à autrui, restituant de meilleurs scores aux catégories de population concernées. Fort de cette avancée, Schweder généralisera l'approche aux sociétés traditionnelles : sa « psychologie culturelle » comble du coup la plupart des lacunes des modèles l'ayant précédé. Selon Tostain, c'est avec lui que culmine la psychologie morale cognitive.
C'est alors que dans les années 90, un certain nombre de travaux – dont ceux de l'auteur – entament ce qui constitue probablement la critique la plus radicale de ce qu’il reste des modèles moraux piagétiens et néo-piagétiens précédents. D'après Tostain en effet, ces approches ont jusqu'alors toutes présenté « une négligence des rapports entre morale et action » (p. 239), c'est ce qu'il appelle « l'idéalisme » de ces chercheurs : les études sur la morale n'ont toujours porté que sur des « idées ». Mais en réalité, autant il n'est pas inintéressant d'étudier les paroles et les raisonnements des sujets, autant les actions réelles ne peuvent pas être négligées, car voilà où le bât blesse : il se trouve que dans bien des cas « le rapport causal entre jugement moral et action n’est pas toujours évident », rappelle l'auteur p. 244. Cette observation altère sensiblement, alors, la pertinence de l’étude d’une morale purement « imaginaire », jamais mise en actes par les sujets. La « perspective psychosociale », c'est à dire la psychologie sociale et non plus seulement cognitive, vient remédier à cet état de carence qui perdurait depuis 70 ans, et propose de s'émanciper du cadre « idéaliste »-cognitif fixé par Piaget à l'étude de la morale, évitant pour la première fois « la négligence, du moins à un niveau théorique, des situations réelles » (p. 238), et proposant l'étude des sujets en train d'agir – leurs « conduites » dit l'auteur –, non plus seulement en train de penser. La deuxième série de travaux présentés dans cet ouvrage relève donc de la psychologie sociale, l'angle adopté quittant maintenant l'historique pour la discussion technique. La suite de ce commentaire procède de même.
Comme brièvement rappelé plus haut, la question des « conduites », c'est à dire le rapport des paroles aux actions, constituait vers 1900 le domaine de la « psychologie dynamique », encore florissant au sein de la recherche européenne dans la jeunesse de Piaget. Il reconnaîtra d’ailleurs son meilleur représentant, Pierre Janet, comme son « vrai maître en psychologie » (Bulletin de la Société Alfred Binet & Théodore Simon, 1975). Or, bien qu'à la suite de Janet il envisage la psychologie comme l'étude des « conduites », Piaget préféra l'angle cognitif à l'angle dynamique. Ce faisant et comme on ne le rappelle pas assez, il devenait l'un des premiers et principaux promoteurs de la psychologie cognitive en Europe, avant même Bruner aux États-Unis (comme le mentionne par exemple L. Nadel dans Encyclopedia of the Cognitive Sciences, 2003), ce dont il n'y aurait qu'à se réjouir... si ça n'était la disparition simultanée de la psychologie dynamique au sein de la recherche, par conséquent de l'enseignement supérieur, ne lui restant dès lors plus jusqu’à ce jour que le secteur privé, c'est à dire le marketing, pour se déployer hors tout cadre académique, donc critique.
La prise en compte des « conduites » que prône si remarquablement Tostain n'est donc pas qu'un amendement de plus aux modèles de morales ayant précédé, elle constitue peut-être les prémisses d'une ouverture – au sein de la recherche, enfin – à une orientation « dynamique » de la psychologie, qui ne peut être que prometteuse (en « morale » comme, en fait, dans bien d'autres champs actuellement, où la nécessité de cette prise en compte commence à être reconnue), surtout si prochainement les chercheurs s'enquièrent, en outre, d'un peu de bibliographie dans le domaine, qui pour être certes bien poussiéreuse, recèle – comme on va le voir – quelques observations expérimentales et modèles théoriques qui ne seraient pas sans pertinence et actualité pour la recherche en cours. Parce qu'il faut bien le dire, dans l'état présent des nouvelles connaissances toutes récentes sur les « conduites », la « perspective psychosociale » que recommande l'auteur nous laisse parfois un peu sur notre faim quand elle est poussée dans ses retranchements : l'interprétation théorique de superbes investigations expérimentales ne semble pas toujours à la hauteur du travail de terrain, et quelques-unes de ces extraordinaires expériences auraient probablement à gagner de se voir confrontées aux modèles dynamiques qui attendent – patiemment – depuis des décennies.
La belle et légitimement
célèbre expérience de Milgram
(1963), rappelée p. 248, reste difficile à
interpréter en termes de rapport des
idées aux actions, c'est à dire de
« conduites » : elle montre que
parmi les sujets qui infligent les chocs électriques à la
personne-test,
beaucoup agissent en fait à l'encontre de leurs propres
principes moraux, et –
heureusement si l'on peut dire – en conçoivent un profond
malaise. Mais une
fois établie l'influence de la soumission à
l'autorité, on ne sait pas
exactement interpréter en quoi cette autorité conduit les
sujets à trahir leurs
convictions. Une non moins superbe expérience de Darley et
Batson (1973),
rappelée pp. 247-248, ne trouve pas d'interprétation
parfaitement
satisfaisante, non plus, dans le cadre des modèles actuels de
« conduites »
: elle montre que dans certaines conditions d'inquiétude (ici,
on presse les
sujets, leur disant qu’ils sont en retard), des
séminaristes délaissent sur
leur passage un malade gémissant alors même qu'ils
viennent de prêcher le «
dévouement » en conférence. Mais une fois
établie l'influence de cette
inquiétude horaire, on ne sait pas exactement interpréter
en quoi elle conduit
les sujets à violer leurs recommandations morales. Quand on
interroge ces
sujets à propos de la différence entre leurs actes et
leurs paroles, certains
tentent de la minimiser par diverses « stratégies de
légitimation ou de
désengagement moral » (p. 245), dont la moins
célèbre n'est pas la
« réduction de la dissonance cognitive »
de Festinger (1957). Bref
jusqu'à présent les modèles théoriques
permettent déjà d'établir, au moins –
mais un peu timidement –, qu'inquiétudes et
contrariétés altèrent nos capacités
à agir pour le mieux, et que, d'une manière
générale, nos conduites sont
parfois sous « l'influence du contexte » (p. 247). Janet
disait déjà, en 1909, que dans certaines circonstances, l'individu se
retrouve « au dessous de lui-même ». Bien. Mais la haute ingéniosité de
ces remarquables « manips » modernes ne donne-t-elle pas envie d'en
apprendre un peu plus sur toutes leurs interprétations possibles ? Justement il
se trouve qu'autour des années 1900, l'incohérence
entre le discours et les actions, mise en évidence par de scrupuleuses
expérimentations médico-psychologiques, était fort étudiée en psychologie
dynamique, dans la recherche, et s'appelait le « langage
inconsistant » sous la plume et dans le laboratoire de Pierre Janet (entre
autres). Un rapprochement des plus passionnants reste à faire entre ce vieux
« langage inconsistant » et la moderne « dissonance », qui
ne devrait pas interpeler que les historiens... loin de là. Il est assez
probable, au contraire, que quelques-uns des faits et hypothèses établis à
l'époque devraient intéresser notre recherche psychologique la plus actuelle,
cognitive et sociale. Rappelons-en quelques brefs éléments.
Les faits. Une incohérence – plus
ou moins profonde et étendue – entre la parole ordinaire et les actions
réellement effectuées par le sujet, était considérée à l'époque le cas le plus
général de la conduite et de la cognition normales. C'est bien au contraire le
cas inverse (paroles et actes qui se correspondent) qui serait rare : en
effet dans la plupart des conversations, les « bavardages de salon »
comme dit Janet, le lien avec des actions possibles, effectuées ou à faire est
soit inexistant (météo, insécurité, politique), soit erroné (« je vais le
frapper », « je vais faire un régime »). En pointant une défaillance
du « rapport causal entre jugement moral et action », la « perspective psychosociale » réhabilite fort
judicieusement le langage inconsistant, mais la question de sa généralité
(prévalence dans la population) ne doit pas être négligée, et donnerait il faut
le parier de surprenants résultats. Comment était alors expliquée la
généralité, qu’il conviendrait de mesurer à nouveau, de cette
« dissonance » ? Tout simplement parce que dans le cas ordinaire,
elle n'est pas perçue par le sujet (ni ses interlocuteurs, généralement du même
échantillon statistique) : il n'en souffre donc pas, ne cherche nullement à la
réduire, et perpétue indéfiniment son langage inconsistant. De ce fait, la
psychologie dynamique prédit de façon antérograde que la « réduction de la
dissonance cognitive » pourrait bien ne pas être un cas très courant, la
plupart des dissonances restant sans réduction. Il faut noter ici qu'un courant
de recherches modernes remet d'ailleurs en cause la généralité de la réduction
(donc, d'une certaine façon, celle d'un « langage consistant »). Par
exemple à la suite de Steele (The psychology of self-affirmation. Advances
in Exp. Social psych.,1988), des études
démontrent que la réduction n’intervient que si l’estime de soi est menacée.
Pour bien prendre en compte les conduites, il serait intéressant de se
demander, alors, dans quelle mesure l’estime de soi est vraiment menacée dans
les contextes les plus courants de la psychologie normale : la grande
majorité des conversations ordinaires (donc, l’essentiel de la cognition),
n'a-t-elle pas lieu entre sujets qui se fréquentent régulièrement (famille,
amis, collègues) ? La prévalence du langage inconsistant (dissonance)
s'expliquerait alors par une habitude des sujets, qui augmenterait leur
seuil de tolérance à l’auto-contradiction entre paroles et entre actions et
paroles, comme d’ailleurs d’autres seuils de vigilance (on pense par exemple à des
cas démontrés : la conduite automobile ou l’opération de machines
d’atelier). Notons au passage que des études sur l'habitude seraient
toutes indiquées pour explorer les aspects dynamiques (lien paroles-actes) de
la psychologie.
Les
hypothèses. En psychologie dynamique, on expliquait à l'époque l’incohérence
parole – actions par la cause d'une fatigue, dont les premiers degrés
ordonnent déjà bien des aspects de nos conduites quotidiennes, et les degrés
sévères vont de la psychasthénie (rigoureusement définie par Janet, et qu'on
pourrait rapporter à la « dépression », malgré l'absence de consensus
sur ce terme moderne) à la démence autiste ou schizophrène. Bien entendu chez
Janet, la notion de « fatigue » est complexe, fait l'objet de longs
développements, et ne recouvre que partiellement l'usage commun. En particulier
on y pense généralement comme un phénomène global, tandis que pour lui, elle ne
touche souvent que des actions isolées : par exemple un sujet sera « fatigué » de lire mais « en forme » pour
peindre, ou fatigué par Martine, mais en forme avec Jacques, ce dont
l'explication dépasse hélas les cadres de ce texte. Or, l'un des premiers
symptômes de la fatigue était d’après ces approches de se sentir impuissant à
agir, soumis à des contraintes difficiles à surmonter, oppressé, victime. Il en
ressort que chez beaucoup d'individus, être oppressé serait une expérience
quotidienne ou fréquente et la contrainte oppressante bien plus souvent perçue
que réelle. Parvenu à ce point, ne pourrait-on pas alors établir un
parallèle assez inspirateur – espérons – entre ces anciens résultats, et
l'interprétation actuelle de l'expérience de Milgram, censée illustrer l'effet
d'une soumission à l'autorité sur une incohérence parole – actions ? Si la
soumission à l'autorité était bien plus souvent un sentiment qu'une réalité,
alors Milgram aurait en fait réalisé la simulation d'un contexte ordinaire de
cognition normale, où d'après la psychologie dynamique, le sujet éprouve une autorité
perçue, une impression d’autorité,
fréquente et souvent quotidienne dans sa vie, causée par un certain degré de
fatigue, rendant compte également de son langage inconsistant quotidien.
D'après ces hypothèses anciennes, la contrainte d'autorité et la
dissonance cognitive ne seraient donc nullement dans un rapport de cause à
effet, mais constitueraient deux effets simultanés d'une cause que la
psychologie actuelle n'a pas encore assez explorée sous l'angle des conduites :
la fatigue et les degrés de la psychasthénie.
Une autre – extraordinaire – expérience, celle de Zuckerman (1975) rappelée par Tostain p. 267, donnera une nouvelle occasion d'illustrer quelques principes de psychologie dynamique propres, peut-être, à venir enrichir la réflexion contemporaine. On évalue le degré de croyance en « un monde juste » d'étudiants bénévoles au sein d'une association caritative. Ils sont ensuite sollicités par leur association, soit dans l’année soit en pleine période d’examens. Les résultats sont « très contrastés », dit l’auteur, et surtout, surprenants : ceux qui croient peu en « un monde juste » répondent dans l’année, les autres pendant les examens. « Comment interpréter ces résultats ? » demande Tostain. La réponse est embarrassante, parce qu'il semblerait qu'aucune interprétation en termes de « conduites » n'ait encore été donnée à ce jour. Quoiqu'étayée semble-t-il par plusieurs études indépendantes, l'interprétation retenue ne devrait pas donner entière satisfaction aux plus curieux. Des hypothèses attribuent aux sujets des motifs relativement simplistes : les étudiants qui croient peu en un monde juste seraient (tautologiquement ?) « pragmatiques », puisqu'il semble rationnel de participer à la vie associative en dehors des examens. Les autres seraient superstitieux : « si je ne fais pas cette bonne action, peut-être que ça me retombera dessus aux examens » (p. 268). On reste, il faut le dire, assez sur sa faim, d’autant – et ça n’est pas le moins gênant – que ces interprétations impliquent toutes un rôle causal des croyances morales sur les actes… dans un chapitre méritoirement consacré à combattre cette idée. Essayons quelques idées alternatives.
En note préliminaire, remarquons
que ces études s'inscrivent dans le programme BJW (Belief in a Just World) qui
a donné lieu à de très riches recherches de par le monde, tout comme la
« dissonance ». Justement il serait intéressant de savoir si – et
comment – les deux théories ont déjà été rapprochées (?). Il semble en effet
que l'expérience de Zuckerman décrive en psychologie cognitive un superbe cas
de « dissonance » à la Festinger. Or, c'est cette dissonance (ce
langage inconsistant), qui donne les indices d'une possible interprétation
dynamique, en termes de conduites. En effet, l'activité caritative des deux populations
consiste à aider des aveugles. Mais être aveugle n'est-il pas une criante injustice
? Il est donc possible de considérer que l'activité caritative des sujets de
Zuckerman – qu'ils croient ou non en « un monde juste » – consiste
bel et bien à réduire une injustice. La célèbre expérience se voit alors
reformulée : 1) pendant l'année, certains étudiants déclarent croire « en
un monde juste », et effectivement ne s'occupent guère d'injustices (ils
ne répondent pas à la demande). D'autres, eux, déclarent ne pas croire
« en un monde juste », et effectivement s'occupent bénévolement de
réduire des injustices (ils répondent à la demande). Leurs paroles sont donc
cohérentes avec leurs actes. 2) Les examens arrivent : voilà maintenant que
ceux qui croient en « un monde juste » se mettent à réduire des
injustices [!] (ils répondent à la demande). Quant à ceux qui ne croient pas
« en un monde juste », ils cessent de s'occuper d'injustices (ils ne
répondent plus à la demande). On observe donc que pendant les examens, les deux
populations rendent momentanément leurs paroles incohérentes avec leurs actes :
la période d'examens provoque la dissonance cognitive des sujets de Zuckerman.
Admettons l'hypothèse de travail.
Mais pourquoi la période d'examens provoquerait-elle la dissonance ? Il n'est
pourtant plus question, ici, de soumission à l'autorité, comme chez Milgram, ou
d'inquiétude horaire, comme chez Darley. C'est là – à notre sens – qu'une
approche en termes de « conduites », que recommande judicieusement
Tostain, donnerait sa pleine mesure. Les anciens modèles de psychologie
dynamique satisfont à ce critère, et voici comment ils pourraient être
appliqués à la question. Appelons « pessimistes » les sujets
qui selon l'enquête préalable, ne croient pas (ou peu) en « un monde
juste », et « optimistes » les sujets qui selon l'enquête, croient assez
en « un monde juste ». Il faudrait connaître leur tableau clinique
détaillé (leur « analyse psychologique » comme Janet en a proposé le
terme). Toutefois, la simple comparaison des deux permet tout de même de
progresser : en attendant – bien impatiemment – de nouvelles mesures et
expérimentations, il suffit de dire ici que les deux populations d'étudiants
diffèrent probablement par le nombre et la qualité de leurs actions, surtout sociales,
et par le contenu plus ou moins gai de leurs idées générales. Que se passe-t-il
donc quand ils reçoivent la demande de leur association caritative ? 1) En
dehors des examens, les optimistes, assez actifs, cultivent déjà des
occupations, y compris sociales, quand ils reçoivent la demande. Occupés, peu
enclins à ce moment aux idées noires et à se pencher sur le malheur d'autrui ni
le leur, « profitant de la vie », la demande les laisse indifférents
ou les dérange, ils l'oublient ou la remettent à plus tard. Les pessimistes,
eux, sont émus par la demande, qui entre en résonance avec leurs idées noires,
et ne leur quitte plus l'esprit. Ils y répondent immédiatement : ceux qui
croient peu en « un monde juste » répondent dans l’année, pas les
autres. 2) Les examens arrivent. Qu'ont-ils pour effet ? Bien simplement
selon Janet, de fatiguer
les deux populations d'étudiants, c'est à dire – en termes dynamiques – de
rabaisser d’un degré leur niveau mental (leur « tension »). De ce
fait, les anciens optimistes acquièrent le tableau clinique défini
« pessimiste », tandis que les anciens pessimistes, descendant encore
d’un degré, se rapprochent d'un état dépressif (psychasthénie franche). Les anciens optimistes répondent
alors à la demande immédiatement, pour les mêmes raisons que les pessimistes
naturels précédents, tandis que les anciens pessimistes, frôlant maintenant la
dépression, n'ont temporairement plus assez de force (d'action, de volonté)
pour se dévouer aux malheurs d'autrui : ceux qui croient en « un monde
juste » répondent en pleine période d'examens, pas les autres. Ces modèles anciens, déjà publiés, ne
semblent-ils pas présenter quelque potentiel à compléter les interprétations
modernes ?
Finalement, la
psychologie dynamique pourrait suggérer une synthèse, en un unique modèle, de
faits jusqu'alors peu unifiés : des fatigues ordinaires, plus ou moins étendues
et durables, médicales ou contextuelles (Zuckerman), entravent certaines
conduites, et entretiennent les phénomènes d'inquiétude (Darley),
les sentiments de soumission,
de mêmes effets qu'une soumission réelle (Milgram). L'empêchement des actions éloigne le
discours d'actes possibles ou effectués (Festinger) : sans prise de conscience,
souffrance, ni réajustement (Steele), l'incohérence « des jugements aux
actions » (Tostain) est probablement un phénomène des plus répandus.
Pourquoi la recherche ne soumettrait-elle pas derechef quelques-unes de ces
idées à l’épreuve de la critique, dans un temps où l’excellence de ses
expérimentations invite à ne négliger aucune piste théorique
d’interprétation ?
En conclusion,
Tostain recommande que la psychologie morale ne perde plus de vue, dorénavant,
« le rôle des émotions » (p. 314), malheureusement guère développé
dans ce livre (on attend ça dans le suivant...). Depuis une quinzaine d'années,
en effet, les « neurosciences affectives » ont efficacement
réhabilité « l'émotion » dans la recherche, bien qu'il n'existe
encore aucun consensus sur sa définition ni même une première liste de cinq
« émotions de base ». Idées, sentiments et émotions, ainsi que leur
rapport aux actes, sont pourtant d'importants éléments des
« conduites » dont l'auteur prône le renouveau, qu'en marge des
investigations actuelles, une bibliographie de psychologie dynamique (très
fournie en la matière) pourrait certainement éclairer. L'auteur suggère enfin –
y contribuant activement de ses propres travaux de recherche – que la
psychologie morale approfondisse les rapports entre le contexte et les
jugements et actes moraux. Toute une série d'études rappelées pages 260 à 288
illustre, sous l'« influence de l'appartenance sociale », ce que Tostain
n'appelle pas de véritables
« mentalités » de métiers ou de classes : les ouvriers auraient une
morale de l'obéissance, les artisans une morale de l'ordre, les cadres une
morale contextuelle, etc. « Bien que (...) le déterminisme sociologique ne
soit pas absolu » (p. 287) précise l'auteur, la vieille querelle Durkheim
– Tarde semble ici passablement tranchée, comme le montre l'étude la plus
connue : « quelles que soient les qualités de l'individu, celui-ci a
d'autant plus de chance d'être par exemple cadre que ses parents le sont
déjà » (citant Thélot (1982), p. 287). Des travaux comme ceux de Tostain
ranimeront une saine réflexion, car il ne peut pas échapper que tenter de rendre
compte psychologiquement de cette observation
sociologique est une vocation de la psychologie : or, l'examen des conduites
sera indispensable. Par ailleurs il existe des exceptions : des enfants
d'ouvriers deviennent cadres. Mais si toutes les « qualités de
l'individu » ont été explorées sans succès, il faut bien alors –
nécessairement – que ce soit d'autres phénomènes qui prévalent. Il serait
intéressant de savoir, par exemple, si le degré de force, de fatigue ou de psychasthénie
des sujets a été pris en compte. Ces conseils conclusifs, comme, en fait, tout
l'ouvrage, tendent finalement à rapprocher les psychologies cognitive et
sociale, non seulement de la psychologie dynamique mais aussi de la
psychiatrie, confrontant – enfin à
nouveau –, en un mot de la fin un peu moins anecdotique qu'il s'en donne
peut-être l'air, « la » morale et « le » moral.
* * *
* * *
REMERCIEMENTS
À Manuel Tostain, avant tout pour cet excellent livre, mais aussi quelques échanges écrits des plus cordiaux et détaillés. Dans l'espoir que ces pages ne seront que le modeste début d'un enrichissant débat.
À Laurent Fedi pour m'avoir signalé cet ouvrage, et gratifiée, dans ce domaine comme tant d’autres, de moult références, connaissances et passionnantes réflexions.
À Jean-Jacques Ducret pour sa chaleureuse correspondance, ainsi que ses envois de citations et d’articles de Piaget, et aussi de ses propres travaux princeps, remarquables, sur les rapports de Piaget à Janet.
À Myriam Peignist pour son très précieux soutien, sa relecture fort avisée et son commentaire de ce texte, dont bien entendu toute erreur me reste entièrement imputable.
* * *
* * *