L’AUTOMATISME PSYCHOLOGIQUE de Pierre
Janet (1889)
Une critique radicale
des classifications des facultés de l'âme
I. Saillot
– février 2006
Dans cet essai, Pierre Janet a pour but une critique radicale
des classifications des facultés de l'âme : activité, sensibilité, conscience.
Son ambition est de démarquer la psychologie de son passé philosophique. A cet
effet il propose, à la suite de Ribot, d’opposer à l’introspection « la
méthode des sciences naturelles », dans une perspective baconienne. Car
« les hypothèses générales de la philosophie… sont par leur nature
au-dessus et en dehors de toute discussion précise ». La méthode consiste
donc maintenant à expérimenter sur des sujets en laboratoire. Les phénomènes
observés seront « les actes, les gestes, le langage » des sujets.
Si Pierre Janet s’intéresse à l’Automatisme, c’est qu’il y
voit « une forme rudimentaire de la conscience où l'activité, la
sensibilité et l'intelligence se confondent absolument ». Ainsi, étudier
l’Automatisme permet d’étudier en même temps ces trois facultés, et de réaliser
enfin le rêve de Condillac, « réduire une conscience à ses phénomènes
élémentaires ». Quels actes et langages livrent à Pierre Janet
l’observation de ses sujets ?
1) Les actes les plus simples sont ceux du sommeil et du rêve
chez le sujet sain, et de la catalepsie chez le sujet malade. Ils sont
entièrement automatiques. Les sujets n’accèdent pas au langage. Ils se
caractérisent par la présence à l’esprit d’un très petit nombre d’idées à la
fois dans un esprit presque vide (parfois même le monoïdéisme), qui, ne
rencontrant pas d’obstacles (d’autres idées), se développent entièrement.
L’idée de la colère par exemple : « a-t-on fermé l'un des poings de
Léonie, l'autre se ferme également, les bras se lèvent dans la position de
l'attaque…les lèvres serrées, les poings fermés et les sourcils froncés
n'expriment que la colère ». Les phénomènes psychologiques rencontrés à ce
degré de conscience rudimentaire sont des sensations. Les sensations se
manifestent par l’idée et le mouvement « puisque ce sont deux choses
identiques, ou mieux, la même chose considérée à des points de vue
différents ».
2) Des actes plus complexes comportent moins d’automatisme.
Ce sont ceux des rêves, des distractions, des habitudes, de la mémoire
élémentaire et de certains états d’emprise de drogues et de passions chez le
sujet sain, ou des somnambulismes chez le sujet malade. A ce degré de
conscience, il y a plusieurs idées simultanément présentes à l’esprit. Ce
système de sensations forme une perception :
« Nous pouvons…nous figurer notre perception consciente comme…
l'existence simultanée d'un certain nombre de sensations ». Ainsi,
« Blanche [somnambule], à qui j'ai dit qu'un éléphant entrait dans la
chambre, s'écarte pour lui faire de la place et s'amuse à lui tendre du
pain ». On rencontre à ce degré les formes élémentaires de jugement.
3) Les actions plus complètes sont celles qu’on rencontre
ordinairement chez les sujets sains. Leur part d’automatisme peut être parfois
très faible. L’esprit est capable de rassembler un grand nombre d’idées à la
fois, qui entrent en concurrence. L’idée de la colère sera comparée aux autres
idées, et si la situation ne le justifie pas, l’individu n’en adoptera pas
l’attitude. L’idée d’animaux dans la chambre sera niée à cause des trop
nombreuses contradictions qu’elle oppose aux autres idées présentes à
l’esprit : « Mais vous me croyez donc bien bête pour vous figurer que
je vais voir un oiseau dans ma chambre ». Les phénomènes des délibérations
et des jugements permettent à l’individu d’accéder aux formes de la volonté, et
aux idées complexes de la morale, de la philosophie, et des progrès des
savoirs.
De ces observations ressortent des critiques radicales des
anciennes facultés de l’âme.
1) Volonté
Il était faux de considérer traditionnellement que le
mouvement et l’action nécessitaient pour se produire l’intervention de la
volonté. La volonté n’intervient qu’avec les actions les plus complexes,
lorsqu’il y a de très nombreuses idées présentes à l’esprit simultanément. Les
mouvements et les actions observés aux degrés rudimentaires de conscience ne
s’accompagnent d’aucune volonté, ils sont automatiques. « L'acte
volontaire ne pouvant pas s'intercaler entre l'idée et le mouvement qui sont
toujours indissolublement unis, c'est dans… le phénomène intellectuel
proprement dit qu'il faut le chercher » et plus précisément dans
« les jugements ou idées de rapports ». En effet, « Comme [les
somnambules], nous avons, dans la pensée, l'image représentative de l'acte à
exécuter, mais elles l'exécutent uniquement parce qu'elles en ont l'image en
tête, et nous l'exécutons parce que nous jugeons
en plus qu'il est utile ou nécessaire ».
2) Moi
Les phénomènes psychologiques simples, comportant une part
importante d’automatisme, ne s’accompagnent pas de l’idée du moi, ou de la
personnalité. Quoique « L'automatisme… n'existe chez nous que dans
certains actes inférieurs, habituels ou passionnels », il est aisément
observable : « Un homme préoccupé chassera une mouche de son front
sans la sentir ». Car « l'idée du moi, en effet, est un phénomène
psychologique fort compliqué qui comprend les souvenirs des actions passées,
la notion de notre situation, de nos pouvoirs, de notre corps, de notre
nom ».
Par ailleurs, quoique d’ordinaire,
« les phénomènes conscients… ne sont pas chez l'homme normal groupés et
synthétisés de manière à former un second moi », certains cas
pathologiques attestent que plusieurs moi peuvent se développer au sein du même
individu : alors, « L'automatisme psychique, au lieu… de régir toute la
pensée consciente, peut être partiel et régir un petit groupe de phénomènes…
isolés de la conscience totale de l'individu ». C’est ainsi que des idées
désagrégées finissent par « se grouper autour de plusieurs centres
différents », autant de personnalités, de « moi ».
On peut rencontrer « une seconde existence interrompant
la vie normale et ne laissant pas de souvenir », les personnalités sont
alors successives : il est possible d’observer « de véritables phénomènes
psychologiques, des remarques, des comptes, en un mot des jugements… sans que
[l’individu] en ait conscience ».
On peut rencontrer aussi des personnalités simultanées :
« des somnambules gardent leur bras étendu sans paraître s'en apercevoir,
tout en causant d'autre chose », des sujets déclarent « « Je
vois, j'entends, mais je ne sens pas que mon bras remue ». Ces
observations trouvent d’utiles applications à l’interprétation de phénomènes
auparavant obscurs, comme le spiritisme : « Le point essentiel du
spiritisme, c'est… la formation, en dehors de la perception personnelle, d'une
seconde série de pensées non rattachée à la première ».
3) Sentiments
Les degrés rudimentaires des
phénomènes psychologiques ne s’accompagnent pas plus de sentiments. En effet,
« On définit ordinairement la sensation ‘‘le phénomène simple qui se
passe en moi quand je vois, quand
j'entends, etc.’’ ». Or, remarque Pierre Janet, « « cette
définition… contient un terme de trop ; c'est le mot moi, le mot
je ». Les sentiments, au premier chef desquels le plaisir ou la peine,
nécessitant la liaison de nos sensations à notre moi, ne sauraient constituer
« le premier mobile » des facultés qu’y voyait Condillac, ou
« l'impulsion motrice » de Bain. Ils relèvent de degrés de conscience
élaborés et une large gamme d’actions en est dénuée, en proportion de leur
automatisme : « il suffit que la sensation soit ramenée même sans
plaisir et sans douleur pour que le mouvement ait lieu ». (Pierre Janet
développera considérablement sa psychologie dynamique des sentiments à partir
des années 20).
Pierre Janet pose déjà ici quelques
lois fondamentales de ce qu’il appellera plus tard la psychologie dynamique.
Les actes présentent d’autant moins
d’automatisme que l’esprit est capable de regrouper un grand nombre d’idées à
la fois, par l’opération de synthèse. Le nombre d’idées regroupées en même temps
définit l’étendue du champ de conscience : l’automatisme des actes est
inversement proportionnel, graduellement, à la capacité de synthèse, donc à l’étendue
du champ de conscience. La synthèse a pour résultat une association d’idées
(colère + poing fermé + sourcils froncés). Contrairement aux théories
associationistes, l’association ne se reproduit ensuite que de façon
automatique. Une association n’est qu’une « ancienne synthèse ».
La capacité de synthèse dépend de la
force de l’individu. Elle est donc diminuée par la fatigue, d’origine normale
ou pathologique. La faiblesse de synthèse consécutive à une fatigue est un
« rétrécissement du champ de conscience ». La capacité de synthèse
dépend aussi de l’attention. Elle est donc diminuée par une intense
concentration qui focalise la force sur un objet particulier. La faiblesse de
synthèse consécutive à l’attention est un « déplacement du champ de
conscience ».
Les degrés de la conscience, pour
Pierre Janet, sont donc les degrés de la force d’action observable. La
psychologie historique, ayant négligé les affaiblissements, n’avait perçu que
les phénomènes psychologiques les plus complexes, les plus ardus à comprendre,
d’où l’impossibilité d’un consensus. Ce travail de recherche magistral fonde du
même coup la psychologie dynamique et la psychopathologie moderne, sur des
bases encore insurpassées dans la recherche.